16.12.2008

Histoires de brosses - 2

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Peint par Titien en 1545, Paul III et ses neveux est bien plus qu'un simple portrait des dirigeants du Vatican : c'est une réelle oeuvre politique. Considéré en son temps comme le portraitiste le plus remarquable de l'Europe méridionale, Titien était apprécié notamment pour sa capacité à ennoblir les traits individuels. La querelle entre le Saint Empire Romain Germanique et le Vatcan était encore très vive en cette première moitié du XVIème siècle : l'Empereur et le Pape se disputaient tous deux la qualité d'homme le plus puissant de la chrétienté. Titien avait déjà réalisé des portraits de Charles-Quint quand Alexandre Farnèse monta sur le trône de Saint Pierre sous le nom de Paul III.

Issu d'une famille de petite noblesse sans contact utiles avec la Curie, Alexandre avait cependant une soeur fort belle qui parvînt à fasciner le pape, ce qui lui valut un chapeau de cardinal. Le futur pape avait une concubine, de laquelle il eut trois fils et une fille. Si, à Wittenberg, Luther injuriait le "porc épicurien", la Rome de jadis n'était pas choquée par ce qui était considéré nécessaire pour maintenir la pérennité familiale. Le désir de fonder une dynastie de dirigeants légitimait toute atteinte à l'obligation de chasteté. Pour s'imposer plus ou moins entre les grandes puissances, le chef spirituel de l'Eglise catholique avait besoin de soldats, d'argents et de relations, sans lesquels il aurait été trop facile de faire pression sur lui. Néanmoins, à 77 ans -l'âge qu'il possède au moment où Titien le portraitise- le pape se trouvait dans une situation épineuse. Le protestantisme gagnait au nord des Alpes et Charles Quint sollicitait de Paul III un soutien matériel alors même qu'il réclamait la convocation d'un concile qui déciderait des réformes. C'est pourquoi la représentation du pape est - à mon sens- particulièrement frappante : on ne sait pas trop quel genre de personnage se trouve devant nous. Est-ce un vieillard tassé par le poids des ans? La barbe est négligée, les chairs ont fondu, la tête semble trop lourde pour de frêles épaules. Pourtant, il paraît rayonner d'énergie, la tension et le mouvement habitant le corps, et les yeux ne sont pas voilés mais possèdent bien une pointe de malice, de ruse toujours vive.

Paul III est ici représenté avec ses petits-fils Alexandre et Octave, les deux aînés de quatre fils de son propre fils Pier Luigi. Ce sont des "nepote", ce qui signifie aussi neveu : une manière élégante de dissimuler que le pape fait faire son portrait avec des descendants qui ne devraient pas exister. Alexandre, à gauche, avait été nommé cardinal à 14 ans ; il se sentait aussi peu tenu à respecter les commandements de l'Eglise que son grand-père. Au départ, Alexandre se trouvait plus loin sur gauche du tableau. Il a probablement veillé lui-même à ce que Titien le rapproche et le montre la main droite posée sur le fauteil du pape, manifestant ainsi son droit à la succession. Ses espoirs furent vains : il participa à sept conclaves sans être élu. Octave Farnèse, à droite, est en train de faire la révérence prescrite : celui qui s'approche doit s'incliner trois fois avant de baiser le pied du pape. Octave est lisse et sinueux, dénué de droiture et n'a aucune raison de se montrer intégre et confiant. Si pendant de nombreuses années ses préoccupations correspondaient à celles de Paul III qui utilisait ses petits-fils comme des pions sur l'échiquier politique, elles divergaient désormais puisqu'il avait conclu un accord secret avec l'Empereur contre son père et son grand-père.

Le tableau n'est pas achevé : l'absence de main de Paul III sur la table le démontre. On ne sait trop pourquoi mais il est probable que le changement d'alliance politique avec le Vatican entre l'Espagne et la France ait rendu inutile ce portrait de grandes dimensions. Pourtant, si nul conflit ne semble avoir existé entre le pape et le peintre, Titien a lui aussi été trompé par les Farnèse. Attiré à Rome à l'âge de 55 ans, il ne fut jamais payé pour ce travail et la récompense promise -les prébendes destinés à son fils qui avait embrassé la carrière ecclésiastique- ne vint jamais. Le peintre rappelle en passant l'aspect éphénère de tous les espoirs et les désirs - sur la table il a remplacé l'encrier par un sablier.