06.05.2010

Madrid, por supuesto

 

Mes tendres agneaux, j'ai été absente mais ce n'est pas totalement de ma faute. Voyez-vous, je suis retournée travailler dimanche toute la journée, je sors tard tous les jours, je mange devant mon ordinateur et ce matin je me suis levée à 6h20 pour arriver plus tôt au travail. Demain matin je remets la même parce que je pars samedi matin chez mes géniteurs et il est hors de question que j'annule ce week-end, court, certes, mais pendant lequel j'ai prévu de dormir au moins 128 heures (et de soigner l'entorse que je me suis faite inexplicablement dans la nuit à un de mes orteils et dont je ne me suis aperçue qu'en milieu de matinée, parce que j'avais vraiment mal. Après avoir mis des chaussures à talons, donc. Du genre, quatre heures après). La semaine prochaine risque d'être à peu près sur le même modèle, en pire, vu que j'aurais sans doute 12 526, 35 heures de travail en trois jours mais après, je vais voir la mer et croyez bien que rien ne pourra m'arrêter de me baigner absolument tous les jours, deux fois par jour. (C'est un grand mystère de l'univers : j'aime ma douche bouillante mais je chéris la mer à quinze degrés.)

Tout ça pour vous dire que la fin de Madrid a tardé. Finalement, ce n'était peut-être pas plus mal car j'avais les nerfs à fleur de peau et replonger dans mes souvenirs madrilènes n'aurait sans doute pas allégé ma nostalgie.

Un samedi, donc. Il y a presque quinze jours. Onze heures de marche, après avoir volontairement remis les clefs de notre parcours à notre madrilène de coeur. (Elle croyait donc que je ne l'avais pas remarqué, ce besoin viscéral de nous dessiller doucement les paupières devant les beauté de sa ville? Pourquoi aurions-nous répondu dès la veille que nous n'avions aucune préférence pour aucun quartier, si tel n'était pas le cas...) Elle a formidablement relevé le défi. En premier lieu, d'un commun accord, Madrid à la fraîcheur première du jour qui s'éveille, quelques oiseaux dans les rues, les vestiges du vendredi soir sur les trottoirs et ces façades, offertes, qui se donnent à nous sans retenues sous la touche délicate du soleil levant. La Plaza Mayor rien qu'à nous (et quelques autres âmes vivantes, inaperçues dans notre félicité) et deux chevaux. Garcia Lorca qui a si bien écrit sur la nuit ("En la noche, platinoche, noche que noche nochera") nous offrait la lumière, un rêve devenu réalité pour l'une de nous et la liberté avec son oiseau. Les bois colorés du jardin d'enfants adjacent, sur notre chère Plaza Santa Ana, donnaient de la profondeur au ME, tout de blanc vêtu dans la clarté laiteuse des premières heures de la journée. Nous y revînmes onze heures plus tard, bercées par les teintes plus sombres de la nuit, pour boucler les heures. Plus tard, j'y reviendrai.

Un peu de shopping, tout de même, Zara se dressant à tous les coins de rue (un peu plus un peu plus un peu s'est transformé en beaucoup trop) mais surtout le barrio de Chueca, entre carte postale et mouvement incessant. Une enfilade de rues si belles que l'oeil ne sait où se fixer, de rues si semblables que la tête ne sait plus d'où elle vient et soudain, comme un clin d'oeil, un manequin nu sur une terrase, des chaises fixées, sans pieds, au balcon lui-même pour ne pas perdre de place et un mur ocre hypnotisant. C'est d'un commun et tacite accord que nous avons laissé les cartes pliées au fond de nos sacs pour découvrir au petit bonheur la chance ce quartier. Lecteur, tu ne le sais pas mais j'ai un tellement bon sens de l'orientation que je n'ai jamais été totalement étonnée de me trouver là où nous étions, mais notre découverte nous a permis de toucher du doigt le plus délicat aspect de Madrid.

Au Mercado de Fuencarral, musique, chose bizarres, choses très bizarres et choses étranges se cotoyaient dans une joyeuse mixité. Heureusement, des portes-clefs en forme de playmobil y vivaient. Heureusement. Après, beaucoup de choses à chérir, dans mon souvenir, mes photos mentales et les vraies, les quelques unes de l'appareil photo dont j'avais oublié le chargeur à Paris. Le moyen sans faille de m'apercevoir qu'en fait, je pouvais dire sans problème que j'avais besoin d'un chargeur universel pour mon appareil chez le vendeur (qui s'est trompé, certes, mais qui m'a remboursé sans défaillir quelques heures plus tard). Guernica, beaucoup d'émotion, quelques larmes, Miro aussi, une envie de décapiter consciencieusement tout en versant de l'acide dans leurs orbites le groupe de lycéens français pitoyables (l'un d'entre eux a touché une oeuvre. Touché. Avec ses doigts, pas avec ses yeux. A 17 ans. Probablement bien plus, finalement. Atterrée. Mais aussi trop prise ailleurs, dans mes émotions, dans mes souvenirs, dans mes folies d'art pour trop y faire attention. Les Ménines, les Maja. Habillée et nue, si belles, si provocantes. Tellement d'autres aussi, mais pourquoi mépriser les chefs-d'oeuvre ? Je ne me lasse pas de la beauté. Et un immense mobile de Calder. Quoi de mieux pour apaiser l'âme? Entre vibrations de la découverte et apaisement de la contemplation, bien sûr. Le Retiro, à deux pas, nous a une nouvelle fois ouvert son écrin.

La nuit, insidieusement, a déployé son manteau. Trois robes courtes plus tard, six talons de dix, des jambes nues et trois jeunes femmes heureuses, nous étions au ME. Misha Barton s'y est faite photographier il y a deux jours, inutile de dire qu'elle a plus d'un sibérien-express de retard. Les trois meilleurs mojitos du monde, sans contestation possible. Le goût de la perfection a ceci de magique qu'il vous empêche de chercher à le retrouver ailleurs. Plus de mojitos, jusqu'à la fin du séjour, mais plutôt des jarras de sangria. Diego, Pepe et Jésus, les mojitos magiques, sont restés les seuls, jusqu'à notre retour. L'an prochain à Madrid, savez-vous... 

Cette terrasse de rêve, le regard sur Madrid, les rires des amies, les confidences et les stratagèmes, refaire le monde, ne parler de rien de sérieux, sentir l'air du soir sur sa peau et l'odeur de Madrid mâtinée à celle du teck et un ascenseur aux reflets bleutés, comme une touche de Lynch, moins le silence. Nous devions danser et rentrer à l'aube et ce sont des tapas qui ont recueilli nos membres inférieurs harassés. Une adresse, un petit bijou, que vous me permettrez -au moins aujourd'hui, n'est-ce pas?- de garder secrète, le temps de quelques battements de coeur. Une révélation sous forme de fromage et d'épinards, nos fameuses croquetas et autres délices nous ont été servis avec toute la célérité du monde. Nous n'en demandions pas tant. On m'a dit que les alcooliques parlaient avec poésie de leur drogue, quelque part du côté des commentaires chez une de mes comparses. Les mojitos n'étaient pas la seule.

Un autre marché, plus bruyant, plus animé, un Jane Austen en espagnol bien trop cher pour ce que c'était, des glaces et une exposition en deux endroits à couper le souffle nous ont séduit. Madrid sait comment nous parler, visiblement. Un fou-rire dans un musée à cause d'un peintre dont nous contestons les oeuvres de jeunesse, un Zao Wou-Ki auquel je ne m'attendais pas, Monet transporté à Madrid. Il y avait sa place, croyez-moi. Un autre fou-rire devant une nature morte, un peu à mes dépens, un peu à ceux des deux folles qui ont su me pardonner de passer beaucoup trop de temps devant les oeuvres que j'aime, de m'arrêter, de repartir, de sortir un carnet et noter trois mots, un peu à ceux de ladite nature morte. Je vous expliquerai le citron bientôt. Une gomme que je n'utiliserai jamais s'est forcée un chemin dans mon sac mais heureusement mon corps, las de me soutenir après de nouveau plusieurs heures de marche, a retenu ma main dans l'achat d'un livre de trois kilos. C'est heureux car j'ai déjà dû porter deux gilets et trois écharpes, à l'aéroport, pour fermer mon sac et prétendre avec élégance et distinction qu'il n'était pas lourd du tout, voyons monsieur, vous voyez bien qu'une frêle petite chose comme moi le soulève avec son petit doigt, il n'est donc pas besoin de le peser. J'étais à deux doigts de mettre toutes mes culottes sur ma tête et de prétendre que c'était une création contemporaine achetée dans le Barrio de Chueca.

Madrid, rayonnante encore une fois. Un restaurant qui fermait trop tôt aussitôt abandonné pour un autre ; joli prétexte pour revenir. Quelques verres, et les pavés qui font onduler les hanches des filles. Il y a eu tant de choses, à Madrid, que nous n'avons pas vues, pas découvertes. Pas de glace aux noix de macadamia, pas de chocolate con churros (pas par plus de trente degrés, voyons!), pas de bus 126, pas assez de tout et beaucoup d'inconnues. J'aime qu'il reste un goût d'inachevé, dans un voyage. Prétendre "faire" une ville, "faire" un pays me dépasse. Mais notre Madrid, nous l'avons apprivoisée, câlinée pour que la prochaine fois elle nous réserve le meilleur de ce que nous connaissons et de ce que nous allons y découvrir, de nouveau.